Tous les auteurs
Abū Ḥanīfa

Abū Ḥanīfa

Savant
Partager
Biographie

Abū Ḥanīfa al-Nuʿmān ibn Thābit (80-150 H / 699-767), surnommé « al-Imām al-Aʿẓam », fut le grand juriste de Koufa et le fondateur de l’école ḥanafite. Commerçant et savant, il développa une méthode rigoureuse de raisonnement juridique fondée sur l’analogie et la discussion collective. Son école est aujourd’hui la plus suivie du monde musulman.

Abū Ḥanīfa

Le grand juriste de Koufa et le fondateur de l’école ḥanafite

Abū Ḥanīfa al-Nuʿmān ibn Thābit est le premier, par ordre chronologique, des quatre grands imams du fiqh sunnite. Né à Koufa, en Irak, en 80 H (699), il mourut à Bagdad en 150 H (767), l’année même où naissait l’imam al-Shāfiʿī.

On l’appelle souvent « al-Imām al-Aʿẓam », « le plus grand imam ». Son école, le ḥanafisme, est aujourd’hui la plus répandue du monde musulman : elle est majoritaire en Turquie, dans les Balkans, en Asie centrale, en Afghanistan, au Pakistan, en Inde et au Bangladesh.

Un commerçant devenu savant

Abū Ḥanīfa est issu d’une famille d’origine persane. Son père, Thābit, était commerçant à Koufa.

Le jeune Nuʿmān exerce d’abord le commerce des étoffes de soie (al-khazz). Il y acquiert une connaissance précise des contrats, des prix, des associations et des usages du marché, qui marquera plus tard sa pensée juridique.

On rapporte que le savant ʿĀmir al-Shaʿbī, remarquant son intelligence, l’encouragea à fréquenter les cercles de science. Abū Ḥanīfa se tourne alors vers l’étude, sans jamais abandonner son activité de commerçant, qui lui assurait son indépendance.

Koufa, ville de science

Koufa était alors l’un des grands centres intellectuels de l’islam. De nombreux Compagnons s’y étaient installés, notamment ʿAbd Allāh ibn Masʿūd et ʿAlī ibn Abī Ṭālib.

Abū Ḥanīfa étudie pendant environ dix-huit ans auprès de Ḥammād ibn Abī Sulaymān, qui avait lui-même reçu la science d’Ibrāhīm al-Nakhaʿī, héritier de l’enseignement d’Ibn Masʿūd. À la mort de Ḥammād, Abū Ḥanīfa lui succède à la tête de son cercle.

Il rencontre aussi de nombreux savants lors de ses pèlerinages à La Mecque et de ses séjours à Médine, parmi lesquels ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ.

Une méthode fondée sur le raisonnement

Abū Ḥanīfa est souvent présenté comme le maître de « l’école du raisonnement » (ahl al-raʾy). Cela ne signifie pas qu’il négligeait les textes. Il résumait lui-même sa méthode ainsi : il prenait d’abord le Livre de Dieu, puis la Sunna du Prophète ﷺ, puis les paroles des Compagnons ; ce n’est qu’ensuite qu’il faisait usage de son propre effort de réflexion.

Sa méthode s’appuie sur :

* le Coran ;
* la Sunna ;
* le consensus (al-ijmāʿ) ;
* les avis des Compagnons ;
* l’analogie (al-qiyās) ;
* la préférence juridique (al-istiḥsān), qui permet d’écarter une analogie trop rigide lorsqu’elle conduit à une injustice ;
* la coutume (al-ʿurf).

Il était très exigeant sur l’authenticité des hadiths, notamment dans une région où circulaient de nombreux récits douteux.

Le fiqh « par hypothèse »

L’une des originalités d’Abū Ḥanīfa est d’avoir développé le fiqh taqdīrī, un droit « par hypothèse ». Il ne se contentait pas de répondre aux questions déjà posées : il envisageait des situations possibles afin de préparer les réponses à l’avance.

Son enseignement prenait la forme de véritables séances de discussion. Il posait une question à ses élèves, écoutait leurs avis, débattait parfois longtemps, puis la conclusion était mise par écrit. On peut y voir l’une des premières formes de travail juridique collectif dans l’histoire de l’islam.

Un homme de piété et de probité

Les biographes décrivent Abū Ḥanīfa comme un homme d’une grande piété, qui priait longuement la nuit et récitait abondamment le Coran.

Son honnêteté dans le commerce était proverbiale. On raconte qu’il chargea un associé de vendre une étoffe en signalant un défaut ; l’associé oublia de le mentionner. Abū Ḥanīfa donna alors en aumône toute la somme de la vente.

Il était aussi généreux envers ses élèves, dont il prenait parfois en charge les besoins pour qu’ils puissent se consacrer à l’étude.

Le refus de la charge de juge

Abū Ḥanīfa refusa à plusieurs reprises la charge de juge (qāḍī), qu’il considérait comme trop lourde et trop exposée aux pressions du pouvoir.

Sous les Omeyyades, le gouverneur Ibn Hubayra le fit fouetter pour avoir refusé une fonction officielle. Sous les Abbassides, le calife Abū Jaʿfar al-Manṣūr lui proposa à son tour la charge de juge suprême. Il refusa encore.

Selon de nombreuses sources, il fut alors emprisonné à Bagdad, où il mourut en 150 H. Son indépendance vis-à-vis du pouvoir reste l’un des traits marquants de sa personnalité.

Ses élèves et la formation de l’école

Abū Ḥanīfa n’a pas laissé de grand traité juridique rédigé de sa main. Son école nous est parvenue par ses élèves, en particulier :

* Abū Yūsuf Yaʿqūb, devenu le premier « juge des juges » (qāḍī al-quḍāt) sous le calife Hārūn al-Rashīd, auteur de Kitāb al-Kharāj ;
* Muḥammad ibn al-Ḥasan al-Shaybānī, qui étudia aussi auprès de l’imam Mālik et rédigea les ouvrages fondateurs de l’école ;
* Zufar ibn al-Hudhayl, réputé pour la finesse de son raisonnement par analogie.

Grâce à Abū Yūsuf, l’école ḥanafite devint l’école de référence de la justice abbasside. Elle fut plus tard celle de l’Empire ottoman et de l’Empire moghol.

Ce que les savants ont dit de lui

L’imam al-Shāfiʿī aurait dit : « Les gens, en matière de fiqh, sont tous redevables à Abū Ḥanīfa. »

L’imam Mālik, interrogé sur lui, aurait répondu qu’il s’agissait d’un homme si habile dans l’argumentation qu’il pourrait démontrer qu’une colonne de pierre est faite d’or.

Sa mort

Abū Ḥanīfa meurt à Bagdad en 150 H (767). Une foule immense assiste à ses funérailles. Il est enterré dans le quartier qui porte aujourd’hui son surnom, al-Aʿẓamiyya, où se trouve la mosquée Abū Ḥanīfa.

À retenir

Abū Ḥanīfa fut un juriste de génie, un commerçant honnête et un homme indépendant face au pouvoir.

Il a montré que le fiqh exige à la fois la fidélité aux textes, la rigueur du raisonnement et une connaissance concrète de la vie des gens.

Son école, pratiquée aujourd’hui par des centaines de millions de musulmans, témoigne de la fécondité de cette méthode.

Crédit image : Mosquée Abū Ḥanīfa, Bagdad. w:user:Zzztriple2000, Wikimedia Commons, domaine public.
Oeuvres notables
Al-Fiqh al-Akbar (attribué) ; Al-ʿĀlim wa-l-Mutaʿallim (attribué) ; son Musnad, rassemblé par ses élèves