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At-Ṭāhir ibn ʿĀshūr

At-Ṭāhir ibn ʿĀshūr

Savant
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Biographie

Muḥammad al-Ṭāhir ibn ʿĀshūr (1879–1973) fut l’un des grands savants tunisiens du XXᵉ siècle. Juriste malikite, spécialiste du Coran, de la langue arabe et des fondements du droit islamique, il consacra sa vie à l’enseignement et à la réflexion sur le renouveau de la pensée islamique. Il est surtout connu pour son immense tafsīr Al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr et pour son ouvrage majeur Maqāṣid al-Sharīʿa al-Islāmiyya, qui contribua à développer l’étude des finalités de la Loi islamique.

Muḥammad al-Ṭāhir ibn ʿĀshūr

Tafsīr du Coran, maqāṣid et renouveau de la pensée islamique

Muḥammad al-Ṭāhir ibn ʿĀshūr (1296-1393 H / 1879-1973) fut l’un des grands savants tunisiens du XXᵉ siècle. Juriste malikite, spécialiste de la langue arabe, du Coran et des fondements du droit islamique, il consacra une grande partie de sa vie à l’enseignement, à la réforme de l’éducation et au renouvellement de la réflexion juridique.

Son nom est surtout associé à deux œuvres majeures : al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr, son immense commentaire du Coran, et Maqāṣid al-Sharīʿa al-Islāmiyya, ouvrage dans lequel il développa de manière systématique l’étude des finalités de la Loi islamique.

Son œuvre se caractérise par une volonté constante de comprendre les textes dans leur profondeur : leur langue, leur contexte, leur cohérence, leurs finalités et leurs implications pour la vie humaine.

Une enfance dans une famille de savants

Ibn ʿĀshūr naquit à Tunis en 1879, dans une famille connue pour son attachement au savoir. Son environnement familial joua un rôle important dans sa formation intellectuelle et religieuse.

Il grandit dans une société tunisienne où les institutions traditionnelles d’enseignement occupaient encore une place centrale. Très tôt, il fut orienté vers l’apprentissage du Coran, de la langue arabe et des sciences religieuses.

Cette formation allait profondément marquer sa manière d’aborder les textes : chez lui, l’étude du Coran ne pouvait être séparée de la maîtrise de la langue arabe, de la jurisprudence, des fondements du droit et de la réflexion intellectuelle.

La Zaytūna : le cœur de sa formation

En 1892, il entra à la célèbre mosquée-université de la Zaytūna, à Tunis, où il étudia les différentes disciplines du savoir islamique.

Il y reçut une formation traditionnelle approfondie : Coran, hadith, fiqh, uṣūl al-fiqh, langue arabe, grammaire, rhétorique et autres disciplines nécessaires à l’étude des textes.

Il ne fut pas seulement un étudiant de la Zaytūna : il en devint ensuite l’un des enseignants et des grandes figures intellectuelles.

Son parcours s’inscrivit ainsi dans une longue tradition savante maghrébine, tout en étant confronté aux transformations intellectuelles et sociales de son époque.

Un savant au service de l'enseignement

L’enseignement occupa une place centrale dans la vie d’Ibn ʿĀshūr.

Il enseigna différentes disciplines islamiques et participa aux débats concernant l’organisation et la réforme de l’enseignement religieux.

Pour lui, le problème n’était pas simplement de transmettre davantage d’informations. Il fallait également former des esprits capables de comprendre, de raisonner et d’appliquer les connaissances avec discernement.

Cette préoccupation apparaît dans plusieurs de ses écrits consacrés à la réforme de l’éducation et à la manière dont les sciences islamiques devaient être enseignées.

Son projet intellectuel peut ainsi être résumé autour de trois exigences :

préserver l’héritage, comprendre profondément les textes et répondre aux réalités nouvelles.

Le juriste et le juge

Ibn ʿĀshūr ne fut pas uniquement un professeur et un auteur.

Il exerça également des fonctions judiciaires et religieuses importantes en Tunisie. Il fut notamment juge malikite, puis accéda au rang de mufti et reçut le titre de Shaykh al-Islām dans le contexte tunisien.

Ces responsabilités lui permirent d’être confronté directement aux problèmes concrets auxquels étaient confrontés les individus et la société.

Cette expérience pratique est importante pour comprendre son intérêt pour les maqāṣid : la jurisprudence ne devait pas seulement reproduire des réponses anciennes ; elle devait également disposer d’une méthode permettant de comprendre les principes qui structurent les prescriptions de la Sharīʿa.

Le Centre mondial de fatwa d’al-Azhar rapporte notamment qu’il fut nommé juge malikite en 1911, accéda à l’iftāʾ en 1932 et dirigea ensuite la Zaytūna.

Al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr : une vie consacrée au tafsīr

L’œuvre qui a rendu Ibn ʿĀshūr particulièrement célèbre est son tafsīr :

*التحرير والتنوير*

Son titre complet est :

*تحرير المعنى السديد وتنوير العقل الجديد من تفسير الكتاب المجيد*

On le connaît généralement sous le nom de *al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr*.

Il consacra plusieurs décennies à cette œuvre, qui devint un immense commentaire du Coran.

L’objectif d’Ibn ʿĀshūr n’était pas simplement de traduire les versets ou d'expliquer isolément chaque mot. Il cherchait à restituer au lecteur la cohérence du discours coranique.

Dans l’introduction de son tafsīr, il explique notamment son intérêt pour la rhétorique arabe, les différents usages de la langue, les liens entre les versets et les objectifs propres aux différentes sourates.

Une attention particulière à la langue arabe

L’une des caractéristiques les plus remarquables de son tafsīr est l’importance accordée à la langue.

Ibn ʿĀshūr considère que comprendre le Coran exige une connaissance précise de l’arabe : le sens d’un mot, sa construction, son emploi dans le discours et les nuances produites par les différentes formulations.

Il ne se contente donc pas d’un commentaire juridique.

Il mobilise également :

* la grammaire arabe ;
* la rhétorique ;
* la sémantique ;
* la poésie arabe ;
* les usages linguistiques ;
* les circonstances de révélation ;
* les hadiths ;
* les paroles des savants précédents ;
* les sciences du Coran ;
* le raisonnement juridique.

Son tafsīr est ainsi à la fois linguistique, juridique, théologique, littéraire et intellectuel.

Des études consacrées à sa méthode soulignent justement l’importance qu’il accorde aux dimensions sémantiques des mots et expressions coraniques, aux circonstances de révélation et aux traditions prophétiques.

Comprendre les versets dans leur cohérence

Ibn ʿĀshūr refuse également une lecture du Coran réduite à une succession de phrases indépendantes.

Pour lui, les versets et les sourates possèdent une organisation et une cohérence qu’il faut rechercher.

Il s’intéresse donc à ce que les spécialistes appellent parfois le munāsaba, c’est-à-dire les relations et la cohérence entre les différentes parties du discours coranique.

Il cherche également à identifier les objectifs des sourates, afin que le lecteur ne perde pas de vue le message global du passage étudié.

Cette approche donne à son tafsīr une dimension particulièrement structurée : le lecteur n’étudie pas seulement « ce que signifie ce verset », mais également pourquoi il apparaît ici et comment il participe au message général de la sourate.

Le Coran comme guidance et réforme

Chez Ibn ʿĀshūr, le tafsīr ne se limite pas à une explication académique.

Il cherche à montrer comment le Coran oriente l’être humain, construit les comportements, organise les relations sociales et conduit vers la réforme.

C’est ici que son travail de tafsīr rejoint directement sa réflexion sur les maqāṣid.

Le Coran comporte des prescriptions particulières, mais ces prescriptions s’inscrivent également dans des objectifs plus larges.

Ainsi, pour comprendre pleinement une règle, il faut parfois dépasser l’étude isolée de sa formulation et examiner la finalité qu’elle poursuit dans l’ensemble de la Sharīʿa.

C’est cette articulation entre **texte, sens, raison et finalité** qui constitue l’une des grandes caractéristiques de son œuvre.

Les maqāṣid al-sharīʿa

L’autre grand domaine auquel Ibn ʿĀshūr a consacré son œuvre est celui des maqāṣid al-sharīʿa, c’est-à-dire les finalités et objectifs généraux de la Loi islamique.

Son ouvrage majeur porte précisément le titre :

مقاصد الشريعة الإسلامية

Maqāṣid al-Sharīʿa al-Islāmiyya

Publié à Tunis en 1946, cet ouvrage cherche à donner aux maqāṣid une place méthodologique plus structurée dans la réflexion juridique.

De la règle particulière à la finalité générale

L’idée fondamentale est importante.

La Sharīʿa contient des règles particulières : obligations, interdictions, permissions, conditions et restrictions.

Mais ces règles ne sont pas dépourvues de sens.

Elles participent à des finalités plus générales.

Le travail du juriste consiste donc aussi à rechercher, à travers l’ensemble des textes et des prescriptions, les principes qui permettent de comprendre l’orientation générale de la Sharīʿa.

Ibn ʿĀshūr souhaite ainsi que les maqāṣid deviennent un véritable instrument de réflexion juridique et non simplement une liste de « sagesses » que l’on mentionnerait après avoir établi une règle.

C’est une différence importante.

La sagesse d’une règle explique pourquoi elle peut être bénéfique ; le maqṣad permet de comprendre une orientation générale de la législation.

Dans la continuité d'al-Shāṭibī

Ibn ʿĀshūr ne prétend pas avoir inventé la science des maqāṣid.

Il s’inscrit dans une histoire intellectuelle plus ancienne.

Il reconnaît notamment l’importance de savants comme 'Izz al-Dīn ibn ʿAbd al-Salām, al-Qarāfī et surtout Abū Isḥāq al-Shāṭibī, auteur d’al-Muwāfaqāt.

Mais il estime que cette discipline pouvait être davantage développée et organisée.

Le Centre mondial de fatwa d’al-Azhar présente précisément son projet comme une volonté de donner aux maqāṣid une formulation plus systématique, en poursuivant l’héritage d’al-Shāṭibī tout en développant une œuvre indépendante.

Les finalités générales de la Sharīʿa

Ibn ʿĀshūr s’intéresse notamment aux finalités générales qui permettent de comprendre l’organisation de la vie humaine selon la Sharīʿa.

Il accorde une importance particulière à des notions telles que :

* la préservation de l’ordre social ;
* la justice ;
* la liberté dans son sens juridique et moral ;
* la stabilité de la famille ;
* la protection de la vie humaine ;
* la préservation de la raison ;
* la transmission et la continuité de la société ;
* la recherche du bien commun ;
* l’élimination de la difficulté excessive ;
* la réalisation des intérêts reconnus par la Sharīʿa.

Il développe ainsi une réflexion qui dépasse la simple classification des cinq nécessités traditionnellement évoquées dans la théorie des maqāṣid.

Son ambition est de montrer comment les finalités peuvent devenir un outil de compréhension et d’ijtihād.

La maslaḥa : l'intérêt véritable de l'être humain

Une notion importante dans cette réflexion est celle de maslaḥa, souvent traduite par « intérêt », « bien » ou « intérêt bénéfique ».

Mais chez Ibn ʿĀshūr, il ne s’agit pas de considérer comme bénéfique tout ce qui semble utile à une personne ou à une société.

La maslaḥa doit être comprise dans le cadre de la Sharīʿa et de ses principes.

Autrement dit, les maqāṣid ne permettent pas de remplacer les textes par des préférences personnelles.

Ils cherchent plutôt à comprendre l’orientation globale que les textes et les prescriptions manifestent.

Des travaux contemporains consacrés à Ibn ʿĀshūr soulignent justement le lien entre son approche des maqāṣid, la maslaḥa et son tafsīr al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr.

Pourquoi les maqāṣid sont-ils importants pour l'ijtihād ?

Pour Ibn ʿĀshūr, l’un des grands enjeux est de pouvoir répondre aux situations nouvelles.

Les juristes des générations précédentes ont traité les problèmes de leur époque avec les outils dont ils disposaient.

Mais de nouvelles situations apparaissent continuellement.

Le juriste doit donc être capable de revenir aux sources, d’en comprendre les principes et d’examiner les finalités générales de la Sharīʿa.

Les maqāṣid peuvent alors contribuer à :

comprendre les textes, rapprocher les différentes règles, distinguer l’essentiel du secondaire et réfléchir aux situations nouvelles.

C’est pourquoi son projet dépasse largement l’histoire des idées : il touche directement à la méthodologie du fiqh.

Une conception exigeante du renouveau

Ibn ʿĀshūr est souvent associé au renouveau de la pensée islamique.

Mais son approche ne consiste pas simplement à abandonner l’héritage classique.

Au contraire, son œuvre repose sur une connaissance profonde de cet héritage.

Il cherche à renouveler la réflexion à partir des sciences traditionnelles elles-mêmes.

Il ne s’agit donc ni de répéter mécaniquement les anciennes formulations, ni de rompre avec la tradition.

Il s’agit de comprendre les fondements, d’en identifier les principes et de les mobiliser face à des réalités nouvelles.

Cette volonté de faire dialoguer héritage classique et besoins intellectuels contemporains est l’un des aspects les plus importants de son projet.

Une pensée à la croisée du fiqh, du tafsīr et de la langue

L’intérêt particulier d’Ibn ʿĀshūr réside également dans le fait qu’il est difficile de le réduire à une seule discipline.

Il est à la fois :

un juriste, par sa formation et son travail dans le fiqh ;

un spécialiste des fondements, par son intérêt pour les méthodes de déduction ;

un mufassir, grâce à al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr ;

un linguiste et homme de lettres, par son attention constante à la langue arabe ;

un éducateur, par son activité à la Zaytūna ;

un penseur des maqāṣid, grâce à son traité sur les finalités de la Sharīʿa.

Ces différentes dimensions ne sont pas séparées.

Elles se renforcent mutuellement.

Ses autres œuvres

En plus de ses deux œuvres majeures, Ibn ʿĀshūr laissa de nombreux écrits.

Parmi les plus connus figurent notamment :

al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr — commentaire du Coran ;
Maqāṣid al-Sharīʿa al-Islāmiyya — étude des finalités de la Loi islamique ;
Uṣūl al-Niẓām al-Ijtimāʿī fī al-Islām — réflexion sur les fondements de l’organisation sociale en Islam ;
al-Waqf wa-Atharuhu fī al-Islām — étude du waqf et de ses effets ;
alaysa al-Ṣubḥu bi-Qarīb — réflexion sur la réforme de l’enseignement à la Zaytūna ;
des travaux consacrés à la langue, à la rhétorique, au hadith et à différents aspects des sciences islamiques.

Le Centre mondial de fatwa d’al-Azhar recense notamment plusieurs de ces ouvrages dans sa présentation d’Ibn ʿĀshūr.

Une œuvre qui reste étudiée

L’importance d’Ibn ʿĀshūr ne se limite pas à son époque.

Son tafsīr continue d’être étudié pour sa richesse linguistique, juridique et intellectuelle, tandis que son ouvrage sur les maqāṣid occupe une place importante dans les études contemporaines consacrées à la théorie des finalités de la Sharīʿa.

Des recherches récentes étudient notamment la manière dont les maqāṣid structurent son interprétation du Coran et la place qu’y occupent la maslaḥa, le raisonnement et les finalités générales du texte coranique.

Héritage

Muḥammad al-Ṭāhir ibn ʿĀshūr mourut en 1973, après une longue vie consacrée à l’enseignement, à la recherche et à l’écriture. La BnF retient les dates 1879-1973 pour son parcours.

Son héritage repose principalement sur une idée forte : comprendre la révélation demande à la fois fidélité au texte et profondeur dans l’interprétation.

Son œuvre invite à ne pas isoler les règles de leurs principes, les mots de leur contexte, ni les prescriptions de leurs finalités.

C’est précisément ce qui donne à son travail une place particulière dans l’histoire contemporaine du tafsīr et des maqāṣid.

À retenir

Ibn ʿĀshūr fut un savant tunisien du XXᵉ siècle qui chercha à renouer l’étude classique du Coran et du fiqh avec une réflexion approfondie sur les finalités de la Sharīʿa. Son immense tafsīr, al-Taḥrīr wa-l-Tanwīr, et son ouvrage Maqāṣid al-Sharīʿa al-Islāmiyya constituent les deux piliers de son héritage intellectuel.