Biographie
Léopold Sédar Senghor (1906–2001) fut un poète, grammairien et homme d’État sénégalais. Cofondateur du mouvement de la négritude avec Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas, il fut le premier président du Sénégal (1960-1980) et le premier Africain élu à l’Académie française. Son œuvre célèbre la dignité des cultures africaines et le dialogue entre les civilisations.
Léopold Sédar Senghor
Poésie, négritude et dialogue des cultures
Léopold Sédar Senghor (9 octobre 1906 – 20 décembre 2001) fut un poète, grammairien, penseur et homme d'État sénégalais. Premier président de la République du Sénégal, cofondateur du mouvement de la négritude et premier Africain élu à l'Académie française, il occupe une place singulière dans l'histoire intellectuelle et politique du XXᵉ siècle.
Son parcours est remarquable par la rencontre qu'il opère entre plusieurs mondes : l'Afrique rurale de son enfance, la culture classique européenne, la langue française qu'il servit avec passion, et l'engagement politique au moment où l'Afrique accédait à l'indépendance.
Derrière cette diversité se trouve une préoccupation constante : affirmer la dignité et la valeur des cultures africaines, tout en les faisant dialoguer avec les autres civilisations du monde.
Une enfance entre Joal et Djilor
Léopold Sédar Senghor naît le 9 octobre 1906 à Joal, petite ville côtière du Sénégal, dans une famille sérère. Son père, Basile Diogoye Senghor, est un commerçant aisé ; sa mère s'appelle Gnilane Ndiémé Bakhoum.
Il passe ses premières années à Djilor, au contact de la vie rurale, des troupeaux, des récits des anciens, des chants et des traditions orales sérères. Ce monde de l'enfance, qu'il appellera plus tard le « royaume d'enfance », nourrira profondément sa poésie.
Vers l'âge de huit ans, il est confié à la mission catholique de Ngasobil, tenue par les Pères du Saint-Esprit. Il y découvre l'écriture, le latin et la langue française.
Il ne grandit donc pas dans un seul univers culturel.
Il connaissait à la fois :
* la culture sérère et les traditions orales ;
* la vie rurale du Sine ;
* la foi et l'enseignement catholiques ;
* la langue française et les lettres classiques ;
* le latin et le grec.
Du séminaire au lycée
En 1922, il entre au séminaire Libermann de Dakar, car il envisage alors de devenir prêtre. Mais on lui fait comprendre que cette vocation ne lui convient pas, et il quitte le séminaire.
Il poursuit ses études au cours secondaire de Dakar, futur lycée Van Vollenhoven, où il se distingue par des résultats brillants. Après son baccalauréat, il obtient une bourse pour poursuivre ses études en France.
Cette étape marque le début d'un long parcours intellectuel en Europe.
Paris et la formation d'un intellectuel
À Paris, il intègre le prestigieux lycée Louis-le-Grand, où il prépare les concours littéraires. Il y rencontre Georges Pompidou, futur président de la République française, avec qui il noue une amitié durable.
Après ses études à la Sorbonne, il se présente à l'agrégation de grammaire. Il l'obtient en 1935, à sa deuxième tentative, devenant le premier Africain agrégé de grammaire.
Il enseigne ensuite les lettres au lycée Descartes de Tours, puis au lycée Marcelin-Berthelot de Saint-Maur-des-Fossés.
Cette formation de grammairien est essentielle pour comprendre son œuvre : Senghor accordait une attention extrême à la langue, au rythme et à la précision des mots.
La naissance de la négritude
À Paris, Senghor rencontre d'autres étudiants venus d'Afrique et des Antilles, notamment le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon-Gontran Damas.
Ensemble, ils participent en 1935 à la revue L'Étudiant noir. De leurs échanges naît un mouvement littéraire et intellectuel appelé la négritude.
Une question est au cœur de ce mouvement :
Comment des jeunes formés dans l'école coloniale peuvent-ils retrouver et affirmer la valeur de leurs propres cultures ?
Pour Senghor, la négritude désigne l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir. Elle n'est pas un repli sur soi. Elle doit permettre aux peuples africains de reprendre confiance en eux-mêmes, avant d'entrer à égalité dans le dialogue des civilisations.
L'épreuve de la guerre
En 1939, Senghor est mobilisé dans un régiment d'infanterie coloniale. En juin 1940, il est fait prisonnier par l'armée allemande.
Il passe près de deux ans dans des camps de prisonniers, notamment au Frontstalag 230 de Poitiers. Il y côtoie de nombreux tirailleurs africains et y écrit une partie des poèmes qui formeront plus tard le recueil Hosties noires.
Libéré en 1942 pour raisons de santé, il reprend l'enseignement et participe à des activités de résistance dans les milieux universitaires.
Cette expérience renforcera son attachement à la mémoire des tirailleurs sénégalais, souvent oubliés dans les récits de la guerre.
Un poète majeur de langue française
Après la guerre, Senghor publie ses premiers recueils :
* Chants d'ombre (1945) ;
* Hosties noires (1948) ;
* Éthiopiques (1956) ;
* Nocturnes (1961).
En 1948, il publie également l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre « Orphée noir ». Cet ouvrage fait connaître à un large public les poètes africains, antillais et malgaches.
Sa poésie se caractérise par :
* un rythme ample, proche du chant et de la parole rythmée ;
* l'évocation de l'enfance et des paysages sénégalais ;
* la célébration de la femme, des ancêtres et de la terre africaine ;
* la présence d'instruments de musique traditionnels, comme la kora ou le tam-tam ;
* la recherche d'une réconciliation entre l'Afrique et l'Europe.
Pour Senghor, la poésie n'est pas un simple ornement. Elle est une manière de connaître le monde et de dire ce que le langage ordinaire ne parvient pas à exprimer.
L'entrée en politique
En 1945, Senghor est élu député du Sénégal à l'Assemblée constituante française, aux côtés de Lamine Guèye.
En 1948, il fonde avec Mamadou Dia le Bloc démocratique sénégalais (BDS), un parti qui s'appuie largement sur les campagnes et le monde rural, et non seulement sur les villes.
Durant les années 1950, il siège au Parlement français, devient secrétaire d'État dans le gouvernement d'Edgar Faure (1955-1956), puis maire de Thiès en 1956.
Il défend alors l'idée d'une Afrique fédérée, capable de peser face aux anciennes puissances coloniales.
De la Fédération du Mali à l'indépendance
En 1959, le Sénégal et le Soudan français (l'actuel Mali) forment la Fédération du Mali. Senghor préside son assemblée fédérale.
Mais des divergences profondes apparaissent entre les dirigeants des deux territoires, et la Fédération éclate en août 1960.
Le 5 septembre 1960, Léopold Sédar Senghor est élu premier président de la République du Sénégal.
Le président du Sénégal (1960-1980)
Sa présidence dure vingt ans. Elle est marquée par des réalisations importantes, mais aussi par des tensions et des critiques.
En décembre 1962, une grave crise l'oppose à Mamadou Dia, président du Conseil et ancien compagnon de route. Mamadou Dia est arrêté puis condamné, et restera emprisonné pendant douze ans. Le pouvoir se concentre alors entre les mains du président.
Pendant plusieurs années, la vie politique est dominée par un parti unique. En 1976, Senghor autorise un multipartisme limité à trois courants politiques.
Parmi les grandes orientations de sa présidence, on peut citer :
* le « socialisme africain », fondé sur les valeurs communautaires ;
* une place centrale accordée à l'éducation et à la culture ;
* le maintien de liens étroits avec la France ;
* une diplomatie de dialogue et de modération.
En 1966, il accueille à Dakar le premier Festival mondial des arts nègres, un événement culturel majeur qui réunit artistes, écrivains et musiciens du monde noir.
Un chef d'État chrétien dans un pays majoritairement musulman
Senghor était catholique, alors que la grande majorité des Sénégalais sont musulmans. Cette situation, rare pour l'époque, fut possible grâce à la tradition sénégalaise de coexistence religieuse.
Tout au long de sa carrière, il entretint des relations suivies avec les grands guides religieux des confréries soufies du pays, dont l'influence sociale était considérable.
Cette expérience illustre une conviction qui traverse son œuvre : les différences de foi et de culture peuvent devenir des occasions de dialogue plutôt que des sources de division.
Le père de la Francophonie
Senghor considérait la langue française comme un outil de communication entre les peuples. Il parlait de la francophonie comme d'un humanisme, fondé sur le partage d'une langue commune.
Avec le président tunisien Habib Bourguiba, le président nigérien Hamani Diori et le prince cambodgien Norodom Sihanouk, il est l'un des principaux promoteurs de l'Agence de coopération culturelle et technique, créée à Niamey en 1970, ancêtre de l'actuelle Organisation internationale de la Francophonie.
Senghor et Cheikh Anta Diop
L'histoire de Senghor croise celle d'un autre grand intellectuel sénégalais : Cheikh Anta Diop.
Les deux hommes partageaient une même volonté de revaloriser les civilisations africaines, mais ils s'opposaient sur de nombreux points : la conception de la culture africaine, la place des langues nationales, les relations avec la France et l'organisation politique du pays.
Opposant politique, Cheikh Anta Diop vit plusieurs de ses partis interdits sous la présidence de Senghor.
Leur confrontation reste l'un des grands débats intellectuels de l'histoire du Sénégal.
Une démission volontaire
Le 31 décembre 1980, Senghor quitte volontairement le pouvoir et transmet la présidence à son Premier ministre, Abdou Diouf.
À une époque où de nombreux chefs d'État africains restaient au pouvoir jusqu'à leur mort ou jusqu'à un coup d'État, ce départ volontaire fut largement remarqué.
L'Académie française et les dernières années
Le 2 juin 1983, Léopold Sédar Senghor est élu à l'Académie française. Il devient ainsi le premier Africain à y siéger.
Il passe ses dernières années en Normandie, à Verson, région d'origine de son épouse Colette Hubert, qu'il avait épousée en 1957.
Il meurt le 20 décembre 2001, à l'âge de 95 ans. Ses funérailles ont lieu à Dakar, où il est inhumé.
Les critiques et les débats
L'œuvre et l'action de Senghor ont suscité de nombreux débats.
Certains critiques ont reproché à la négritude de figer une image de l'« âme africaine ». Une de ses formules, qui associait l'émotion au monde noir et la raison au monde grec, a été particulièrement discutée.
D'autres lui ont reproché sa trop grande proximité avec la France, ainsi que le caractère autoritaire de certaines périodes de sa présidence.
Ces critiques font partie de son héritage : elles invitent à étudier son œuvre avec attention, sans l'idéaliser ni la rejeter en bloc.
Son héritage
L'œuvre de Senghor continue d'être lue, étudiée et discutée en Afrique comme dans le reste du monde.
Son intérêt réside notamment dans les questions qu'il a posées :
Comment une culture peut-elle s'ouvrir aux autres sans se perdre ?
Comment affirmer son identité sans s'enfermer ?
Comment la poésie et la culture peuvent-elles participer à la construction d'une nation ?
Quelle place les peuples africains doivent-ils occuper dans une « civilisation de l'universel » ?
Ces questions donnent à son œuvre une portée qui dépasse largement l'histoire du Sénégal.
À retenir
Léopold Sédar Senghor fut à la fois poète, grammairien, penseur et homme d'État.
Son œuvre rappelle que la culture n'est pas un luxe réservé à quelques-uns : elle est au cœur de la dignité des peuples et de leur capacité à dialoguer avec le monde.
Il rêvait d'une « civilisation de l'universel », à laquelle chaque peuple apporterait ce qu'il a de meilleur. Étudier Senghor, c'est réfléchir à la manière de rester fidèle à ses racines tout en restant ouvert aux autres.