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Article Fiqh (jurisprudence) Fiqh

Qui était al-Akhḍarī et pourquoi son Mukhtaṣar est-il enseigné au Sénégal ?

TAHA ACADEMY

Portrait du savant algérien al-Akhḍarī (XVIᵉ siècle) et analyse des raisons pour lesquelles son petit traité de purification et de prière, le « Lakhdari », reste un pilier de l’enseignement religieux au Sénégal.


Introduction

Dans de très nombreuses daaras du Sénégal, après la mémorisation du Coran ou en parallèle, l’élève ouvre un petit livre que l’on appelle familièrement « Lakhdari ». C’est souvent son premier contact avec le fiqh, la science des règles pratiques de l’islam. Pourtant, son auteur n’est pas sénégalais : ʿAbd al-Raḥmān al-Akhḍarī était un savant algérien du XVIᵉ siècle, qui vécut aux portes du Sahara, près de Biskra.

Comment un texte écrit dans les oasis du Zāb algérien est-il devenu un pilier de l’enseignement religieux en Sénégambie ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord présenter l’homme, puis examiner le contenu de son livre, et enfin comprendre les raisons de son succès durable en Afrique de l’Ouest.

1. Un savant des oasis du Zāb au XVIᵉ siècle

Son nom complet est généralement donné sous la forme Abū Zayd ʿAbd al-Raḥmān ibn Muḥammad al-Ṣaghīr ibn Muḥammad ibn ʿĀmir al-Akhḍarī. Il est né vers 920 de l’Hégire (1514) à Banṭiyūs (aujourd’hui Bentious), une oasis de la région de Biskra, dans le sud-est de l’Algérie actuelle. Certaines notices proposent 918 H (1512).

Il appartenait à une famille de lettrés. Son père, Muḥammad al-Ṣaghīr, fut son premier maître, notamment en calcul et en science des successions ; son frère aîné Aḥmad lui enseigna le fiqh, la logique et les sciences de la langue. Il poursuivit ensuite sa formation dans les grands centres du Maghreb oriental : Constantine, puis Tunis, où il fréquenta la mosquée-université de la Zaytūna. Les biographes citent aussi d’autres maîtres, comme le savant constantinois ʿUmar al-Wazzān.

Revenu dans sa région, al-Akhḍarī se consacra à l’enseignement dans la zāwiya familiale de Banṭiyūs. Les sources le décrivent comme un savant pieux et ascète, attaché à la Sunna et à la voie spirituelle, mais très critique envers ceux qui se réclamaient du soufisme sans respecter la Loi.

Il mourut à Banṭiyūs, où il est enterré. La date de sa mort est discutée : les uns retiennent 953 H (1546), ce qui supposerait une vie très courte, d’environ trente-trois ans ; d’autres donnent 983 H (1575). Les deux dates figurent dans les études et les éditions récentes, et il est prudent de les mentionner toutes les deux.

2. Un auteur précoce et encyclopédique

Ce qui frappe chez al-Akhḍarī, c’est la précocité et la variété de son œuvre. Il a surtout écrit des poèmes didactiques (manẓūmāt), une forme destinée à la mémorisation, dans des disciplines très différentes :

– en logique, al-Sullam al-murawnaq, un poème d’environ 144 vers composé en 941 H (1534-1535), alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Il met en vers l’Īsāghūjī d’Athīr al-Dīn al-Abharī, manuel classique de logique. Le Sullam est devenu l’un des textes de logique les plus étudiés du monde musulman, de l’Égypte à l’Afrique de l’Ouest, et il a été traduit en français dès 1921 ;

– en rhétorique, al-Jawhar al-maknūn, poème sur les sciences de l’éloquence (maʿānī, bayān, badīʿ) ;

– en mathématiques et en droit des successions, al-Durra al-bayḍāʾ ;

– en astronomie et en calendrier, al-Sirāj ;

– en spiritualité, al-Qudsiyya, long poème qui dénonce les déviations de certains prétendus soufis de son temps et rappelle que la voie spirituelle ne se sépare jamais de la Sharīʿa.

Les dates de composition de ces textes varient d’une source à l’autre, à l’exception du Sullam, que l’auteur date lui-même à la fin du poème. Toutes témoignent cependant d’une même intention : rendre accessibles, sous une forme brève et claire, les savoirs nécessaires à l’étudiant.

3. Le Mukhtaṣar : un petit livre pour bien adorer

À côté de ces poèmes, al-Akhḍarī a rédigé en prose un court abrégé de fiqh selon l’école de l’imam Mālik, connu sous le nom de Mukhtaṣar al-Akhḍarī ou Mukhtaṣar fī al-ʿibādāt. C’est ce texte que l’on appelle au Sénégal le « Lakhdari ».

Une ouverture morale

Le livre ne commence pas par l’eau ou les ablutions, mais par les devoirs intérieurs du croyant. Sa première phrase est célèbre : « La première chose qui incombe à la personne responsable (al-mukallaf) est de rectifier sa foi, puis de connaître ce par quoi elle accomplit correctement ses obligations individuelles, comme les règles de la prière, de la purification et du jeûne. »

L’auteur rappelle ensuite l’obligation de respecter les limites fixées par Dieu, de se repentir sans tarder, et il met en garde contre les péchés de la langue et du cœur : la médisance, le mensonge, l’orgueil, l’ostentation, l’envie. Avant d’apprendre à se purifier physiquement, l’élève apprend ainsi que la pratique extérieure n’a de valeur qu’accompagnée d’une purification intérieure.

Les règles de la purification et de la prière

Le corps du texte expose ensuite, selon l’ordre classique des manuels mālikites :

– la purification (ṭahāra) : l’eau valable pour se purifier, les impuretés et la manière de les ôter ;

– les ablutions (wuḍūʾ) : leurs obligations, leurs sunnas, leurs actes recommandés et ce qui les annule ;

– le grand lavage (ghusl), les ablutions sèches (tayammum), les règles des menstrues et des lochies ;

– la prière (ṣalāt) : ses horaires, ses conditions, ses obligations, ses sunnas, ses actes recommandés et déconseillés.

La dernière partie, particulièrement développée, est consacrée aux prosternations de réparation (sujūd al-sahw), c’est-à-dire à la manière de corriger une prière lorsqu’on y a ajouté ou oublié quelque chose. L’auteur y examine de nombreux cas concrets, ce qui en fait l’un des chapitres les plus utiles au quotidien.

Un texte volontairement limité

Le Mukhtaṣar ne traite ni de la zakât, ni du pèlerinage, ni des transactions. Il se concentre sur ce que tout musulman doit connaître personnellement (farḍ ʿayn) pour accomplir correctement ses actes d’adoration quotidiens. Il ne cite pas les preuves (dalīl) et n’expose pas les divergences entre savants : il donne simplement l’avis retenu dans l’école mālikite, dans une prose courte et rythmée, facile à mémoriser.

4. Du Maghreb à l’Afrique de l’Ouest

Le succès du Mukhtaṣar en Afrique de l’Ouest s’explique d’abord par l’histoire. Depuis le Moyen Âge, l’école mālikite domine l’ensemble du Maghreb et du Sahel. Les textes circulaient avec les caravanes, les pèlerins et les étudiants, notamment par l’intermédiaire des grandes écoles sahariennes, comme les maḥaḍras de Mauritanie, avec lesquelles les savants sénégalais ont entretenu des liens étroits.

Dans le cursus traditionnel ouest-africain, décrit notamment par le chercheur Oludamini Ogunnaike, les études commencent par des textes élémentaires de croyance et de fiqh, comme le Mukhtaṣar d’al-Akhḍarī, avant de passer à des ouvrages plus développés, comme la Risāla d’Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī, puis le Mukhtaṣar de Khalīl. Le Sullam du même al-Akhḍarī y occupe pour sa part une place de texte intermédiaire en logique.

Le texte a aussi été traduit et commenté dans les langues africaines écrites en caractères arabes (ʿajamī). On connaît par exemple une traduction complète en peul (fulfulde) conservée au Nigeria. Au Sénégal, l’enseignement se fait surtout oralement, en wolof ou en pulaar : le maître lit le texte arabe phrase par phrase, puis l’explique dans la langue de l’élève.

5. Pourquoi le « Lakhdari » est-il si présent au Sénégal ?

Plusieurs raisons se renforcent mutuellement.

Une raison pédagogique

Le texte est court, clair et progressif. Il peut être mémorisé en peu de temps par un jeune élève et sert de base à toutes les études juridiques ultérieures. Il habitue aussi l’élève au vocabulaire technique du fiqh mālikite (farḍ, sunna, faḍīla, makrūh…), qu’il retrouvera dans la Risāla et chez Khalīl.

Une raison pratique

La prière est accomplie cinq fois par jour. Savoir faire correctement ses ablutions, connaître les conditions de validité de la prière et savoir réparer une erreur grâce aux prosternations de réparation répond à un besoin immédiat de chaque croyant, enfant comme adulte.

Une raison spirituelle

L’ouverture morale du Mukhtaṣar, qui place la rectification de la foi et la purification du cœur avant les règles extérieures, correspond profondément à la culture religieuse sénégalaise, marquée par l’éducation spirituelle (tarbiya) des grandes voies soufies. Le texte illustre l’équilibre résumé dans le célèbre vers d’Ibn ʿĀshir, auteur d’un autre manuel très enseigné en Afrique de l’Ouest : suivre « la croyance d’al-Ashʿarī, le fiqh de Mālik et la voie d’al-Junayd ».

La caution des grands maîtres sénégalais

Le texte a été adopté et transmis par les grands guides religieux du pays. Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la Mouridiyya, en a composé une versification intitulée al-Jawhar al-nafīs, qui met en vers le contenu du Mukhtaṣar pour en faciliter la mémorisation. Cette œuvre a contribué à ancrer encore davantage le texte dans l’enseignement sénégalais.

Une transmission toujours vivante

Aujourd’hui encore, le « Lakhdari » est enseigné dans les daaras, les écoles franco-arabes et les cercles d’étude. De nombreuses explications en wolof sont diffusées sur Internet, et des éditions bilingues arabe-français ont été publiées au Sénégal, comme celle réalisée par le Daara Serigne Mor Diop, accompagnée d’explications audio et vidéo en wolof.

Conclusion

Al-Akhḍarī n’a sans doute jamais quitté le Maghreb. Pourtant, grâce à un texte de quelques pages, il est devenu l’un des maîtres de générations d’élèves sénégalais. Son Mukhtaṣar réunit ce que la tradition d’enseignement ouest-africaine recherche : la clarté, l’utilité immédiate, la fidélité à l’école mālikite et l’union entre la pratique extérieure et la purification du cœur.

Étudier le « Lakhdari », ce n’est donc pas seulement apprendre à faire ses ablutions et sa prière : c’est entrer dans une chaîne de transmission qui relie Biskra, Tunis, les maḥaḍras du Sahara et les daaras du Sénégal.

Note sur les sources

Les dates de naissance et de mort d’al-Akhḍarī ainsi que celles de plusieurs de ses œuvres varient selon les sources. Cet article s’appuie notamment sur :
– la notice consacrée à l’imam al-Akhḍarī par Dār al-Iftāʾ (Égypte) ;
– l’article « al-Akhḍarī al-Jazāʾirī » d’Islam Online et l’édition d’al-Durra al-bayḍāʾ présentée par l’ALECSO ;
– O. Ogunnaike, « Sufism, Islamic Philosophy, and Education in West Africa » ;
– la traduction peule (fulfulde) du Mukhtaṣar conservée dans les collections numériques de l’Université de Boston ;
– l’édition bilingue « Le Lakhdari revisité » du Daara Serigne Mor Diop.

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