Retour à la bibliothèque
Article Fiqh (jurisprudence) Prière

La prière du voyageur : distance, durée du séjour et regroupement selon les quatre écoles

TAHA ACADEMY

Raccourcir et regrouper les prières en voyage : distance, durée du séjour, type de voyage. Les avis des quatre écoles d’après Ibn Rushd et Ibn Qudāma.


Voyage en voiture, en avion, séjour chez des proches, déplacement professionnel : le voyageur peut-il raccourcir ses prières, et les regrouper ? À partir de quelle distance ? Pendant combien de jours ? Les quatre écoles sont d’accord sur le principe, mais divergent sur presque tous les détails. Cet article présente leurs avis et les raisons de leurs divergences, d’après Bidāyat al-mujtahid d’Ibn Rushd.

—— 1. Ce sur quoi tous s’accordent ——

Raccourcir la prière en voyage (al-qaṣr) consiste à prier deux unités au lieu de quatre pour le ẓuhr, le ʿaṣr et le ʿishāʾ. Seules les prières de quatre unités se raccourcissent, comme le précise Ibn Qudāma ; le maghrib et le fajr restent inchangés.

Ibn Rushd rapporte que les savants s’accordent sur la permission de raccourcir la prière en voyage, sauf un avis isolé qui la réservait à celui qui a peur, en s’appuyant sur le verset : « Quand vous parcourez la terre, il n’y a pas de faute à raccourcir la prière si vous craignez que les mécréants ne vous éprouvent » (an-Nisāʾ, 4 : 101).

Ce verset mentionne la peur. Yaʿlā ibn Umayya s’en étonna auprès de ʿUmar, qui lui répondit qu’il s’en était lui aussi étonné et avait interrogé le Prophète ﷺ, qui avait dit : « C’est une aumône qu’Allah vous a faite : acceptez donc Son aumône. » (Muslim, n° 686)

—— 2. Raccourcir : obligatoire, sunna ou simple permission ? ——

D’après Ibn Rushd :
• Ḥanafites : le raccourcissement est l’obligation du voyageur.
• Mālikites : c’est une sunna, selon l’avis le plus connu de Mālik.
• Shāfiʿites : c’est une permission (rukhṣa), selon l’avis le plus connu d’ash-Shāfiʿī.
• Ḥanbalites : le voyageur peut prier complet, mais raccourcir est préférable (Ibn Qudāma, ʿUmdat al-fiqh).

Pourquoi ils divergent. D’un côté, le hadith de ʿĀʾisha : « La prière a été prescrite par deux unités ; la prière du voyage a été maintenue ainsi, et celle du résident a été augmentée » (al-Bukhārī, n° 1090 ; Muslim, n° 685). Pris à la lettre, il fait des deux unités la règle du voyage. De l’autre, le hadith de « l’aumône » et le sens même de la règle (alléger une fatigue) font plutôt penser à une permission. Ibn Rushd ajoute que le Prophète ﷺ a raccourci la prière dans tous ses voyages, tandis que ʿUthmān et ʿĀʾisha complétaient.

—— 3. À partir de quelle distance ? ——

• Mālik, ash-Shāfiʿī, Aḥmad et beaucoup d’autres : quatre burud (seize parasanges, farsakh). Ibn Rushd l’évalue à une journée de marche à allure moyenne, Ibn Qudāma à deux journées de marche modérée.
• Abū Ḥanīfa et ses compagnons : trois jours de marche au minimum.
• Les ẓāhirites : tout voyage, court ou long.

Pourquoi ils divergent. Ceux qui lient le raccourcissement à la fatigue du voyage cherchent une distance qui la représente ; ils ont suivi des Compagnons différents : quatre burud d’après Ibn ʿUmar et Ibn ʿAbbās, trois jours d’après Ibn Masʿūd et ʿUthmān. Ceux qui s’en tiennent au mot « voyageur » l’appliquent à tout voyage.

—— 4. Quel voyage ? ——

• Mālik et ash-Shāfiʿī : tout voyage permis, mais pas un voyage entrepris pour commettre un péché.
• Abū Ḥanīfa : tout voyage, quel que soit son but.
• Ḥanbalites : tout voyage permis (Ibn Qudāma, ʿUmdat al-fiqh). Ibn Rushd rapporte d’Aḥmad un avis plus restrictif (seulement le voyage d’adoration, comme le pèlerinage), mais ce n’est pas l’avis qu’Ibn Qudāma retient dans ʿUmdat al-fiqh.

—— 5. Quand commencer, et quand s’arrêter ? ——

On commence à raccourcir une fois sorti des maisons de sa ville ou de son village, et l’on recommence à prier complet en y rentrant : c’est ce que dit Mālik dans le Muwaṭṭaʾ, et c’est l’avis de la majorité.

—— 6. Combien de jours sur place ? ——

C’est la question la plus fréquente : je pars une semaine, un mois… Selon Ibn Rushd :
• Mālik et ash-Shāfiʿī : celui qui décide de rester quatre jours prie complet.
• Abū Ḥanīfa : celui qui décide de rester quinze jours prie complet.
• Aḥmad : celui qui décide de rester plus de quatre jours prie complet ; Ibn Qudāma le formule ainsi : plus de vingt et une prières.

Tous s’accordent sur un point : celui qui ne sait pas combien de temps il restera, parce qu’il attend de jour en jour de pouvoir repartir, continue de raccourcir, même longtemps.

Pourquoi ils divergent. Le Coran et la Sunna ne fixent aucune durée. Chacun s’est appuyé sur un séjour du Prophète ﷺ : trois jours à La Mecque lors de sa ʿumra, quatre jours lors de son pèlerinage, ou une quinzaine de jours lors de la conquête de La Mecque. Ibn ʿAbbās rapporte même que le Prophète ﷺ séjourna dix-neuf jours en raccourcissant (al-Bukhārī, n° 1080).

—— 7. Regrouper deux prières (al-jamʿ) ——

Regrouper, c’est prier le ẓuhr et le ʿaṣr ensemble, ou le maghrib et le ʿishāʾ ensemble, à l’heure de l’une des deux.

• Tous s’accordent sur le regroupement à ʿArafa (ẓuhr et ʿaṣr) et à Muzdalifa (maghrib et ʿishāʾ) pendant le pèlerinage.
• Ailleurs, la majorité le permet en voyage, avec des conditions qui varient ; Abū Ḥanīfa et ses compagnons ne le permettent pas.
• Pour Mālik, dans la version d’Ibn al-Qāsim, le voyageur ne regroupe que s’il est pressé par la route ; ash-Shāfiʿī ne pose pas cette condition.

Les preuves. Anas rapporte que lorsque le Prophète ﷺ partait avant que le soleil ne décline, il retardait le ẓuhr jusqu’au temps du ʿaṣr et les priait ensemble (al-Bukhārī, n° 1111-1112 ; Muslim, n° 704). Ibn ʿUmar rapporte que lorsque la route le pressait, il retardait le maghrib pour le prier avec le ʿishāʾ (al-Bukhārī, n° 1091 ; Muslim, n° 703). Les ḥanafites comprennent ces récits autrement : le Prophète ﷺ aurait prié la première prière à la fin de son temps et la seconde au début du sien.

—— 8. Ce qui est moins sûr ——

• Les distances en kilomètres. Les savants anciens comptent en burud, en milles ou en jours de marche. Les conversions modernes en kilomètres varient selon la valeur donnée au mille. Par exemple, l’éditeur de ʿUmdat al-fiqh indique environ 89 km, d’après al-Fiqh al-islāmī wa adillatuh, mais d’autres auteurs donnent d’autres chiffres. Suivez l’équivalence retenue par les savants de votre école et de votre pays.
• Les situations nouvelles. Les vols longs, les voyages répétés pour le travail ou les séjours d’études ne sont pas traités tels quels par les anciens : ils relèvent des savants contemporains.
• Les divergences rapportées par Ibn Rushd sont celles qu’il connaissait au XIIᵉ siècle ; les manuels tardifs de chaque école précisent parfois l’avis retenu.

—— 9. Pour aller plus loin ——

→ Pourquoi les quatre écoles ne sont-elles pas toujours d’accord ? : taha-academy.com/bibliotheque/204
→ Fiqh comparé · Niveau 1 (la purification et la prière) : taha-academy.com/bibliotheque/198
→ Comment faire la prière : la prière pas à pas : taha-academy.com/bibliotheque/177

—— Références ——

Ibn Rushd, Bidāyat al-mujtahid wa nihāyat al-muqtaṣid, chapitre de la prière du voyage ; Ibn Qudāma, ʿUmdat al-fiqh, chapitre de la prière du voyageur ; al-Bukhārī, aṣ-Ṣaḥīḥ ; Muslim, aṣ-Ṣaḥīḥ. Textes consultés sur al-Maktaba ash-Shāmila.